DOM JUAN

MOLIÈRE

(Hommage à Louis  Jouvet 1951/2011 – 60ème anniversaire)

La Troupe de France rendra hommage à Louis Jouvet à l’occasion du 60ème anniversaire de la mort du Patron en jouant Dom Juan en tournée en janvier, février, mars et avril 2012.

C’est la 3ème fois que je servirai l’œuvre la plus mystérieuse de Molière, après la Comédie Française et après la Compagnie Renaud Barrault. Et c’est un grand honneur de lier à la fois le chef d’œuvre absolu du répertoire français, véritable diamant à mille facettes et celui qui en a été le plus grand interprète et metteur en scène, celui qui a pour ainsi dire recréé Dom Juan hissant la pièce au niveau des deux autres phares majeurs de Molière, Tartuffe et le Misanthrope. Je suis passé depuis de longues années par mille chemins pour tenter d’être fidèle surtout à Jouvet. J’ai tenté d’imaginer, non pas à imiter ou à recopier son Dom Juan, puisque le Patron ne l’aurait sûrement pas mis en scène en 2011 comme il le fit il y a plus de 60 ans, mais à offrir la possibilité au public d’aujourd’hui de découvrir en même temps que Molière, la personnalité de Louis Jouvet. Donc cette nouvelle mise en scène est destinée à jouer Dom Juan comme Jouvet en 2011 l’aurait peut-être rêvée.

Jean Vilar a joué Le Diable et le Bon Dieu de Jean-Paul Sartre, aux côtés de Pierre Brasseur, mis en scène par Louis Jouvet au Théâtre Antoine quelques semaines avant la mort du Patron dans son bureau de l’Athénée en août 1951 au cours des répétitions inachevées de La Puissance et la Gloire. Jean Vilar m’a raconté pendant le tournage de Raphaël ou le Débauché de Michel Deville et Nina Companeez que lors d’une répétition Jouvet, assis à l’orchestre du Théâtre Antoine ne cessait de regarder sa montre et Brasseur était persuadé que c’était le signe d’un profond ennui devant leur travail. «Regarde le Patron, il s’emmerde ! » En fait, pas du tout. Inquiet, Jouvet ne regardait pas sa montre, mais la consultait pour se tâter le pouls se sachant très fragilisé déjà. Vilar en parlant avec le Patron le jour de la Générale s’autorisa par admiration à proposer à Jouvet de venir un jour jouer en festival (ces nuits d’été d’Avignon dont Vilar rêvait tant le hantaient) le Dom Juan de Molière et Jouvet, livide soudain, lui répliqua pince sans rire : «Oui, je viendrai, quand je serai mort. » Vilar n’avait su que répondre. Jouvet est mort et c’est Vilar lui-même qui en Avignon monta et triompha en Dom Juan.

J’ai donc imaginé que notre Dom Juan 2011 commence en 1951.

En Avignon.

En pleine répétition du Festival.

Les comédiens en costumes de 1951, modernes et civils bien sûr, apprennent au moment où  leur travail va commencer, par la radio qui interrompt son direct du Tour de France, que Louis Jouvet est mort. Bouleversés, Vilar et les siens décident de monter en hommage au Patron, son Dom Juan. Les 3 premiers actes sont immédiatement répétés et joués ainsi, très purs, uniquement au service du texte et des âmes. Après l’entracte, La Troupe jouera les deux derniers actes en costumes modernes toujours mais plus habillée, robes du soir et smoking pour donner à la fin son cérémonial.

Gérard Philipe enterré dans son costume du Cid a immortalisé Rodrigue pour l’éternité. Lors de la cérémonie en son honneur menée à Chaillot le costume de Hombourg sur un portant était bouleversant. On eut dit que Philipe était là, revenu à Chaillot même. A la fin de notre Dom Juan, si épuré, si digne j’espère, fidèle à cette volonté farouche de servir le texte avant tout, le véritable costume porté par Jouvet lui-même, ce sublime costume du 4ème acte, blanc à collerette, sera sur scène. Le fait que l’acteur jouant Dom Juan l’endossera, sera comme une traversée du miroir. Un véritable défi à la Mort. Car ce qu’il y a de fantastique c’est que Jouvet avait raison de dire qu’il le jouerait mort pour Vilar ! C’est la mort qui s’est jouée de Jouvet en le tuant avec cet infarctus par ce feu invisible qui l’a foudroyé à l’Athénée. C’est la mort qui a emporté avec elle notre Patron.

Nous allons retraverser le miroir, ramener Jouvet sur scène, 60 ans après, par notre Poquelin Sganarelle et non Heurtebise. Contrairement à Marais, Orphée piégé par le regard rétroviseur de Cocteau, nous ne regarderons pas en arrière, mais devant nous, en entourant la figure emblématique du Patron, de Jouvet, de Vilar, du chef de Troupe par une jeune troupe justement qui, à l’image de celles du TNP, de l’Athénée, de Barrault va jaillir, va vibrer, va se défoncer, va tout donner pour faire de ce Dom Juan / Jouvet un défi irrésistible de rires et de larmes.